Regards d’agitateurs : Père Pascal Marie

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Derrière chaque clocher restauré, chaque jardin préservé et chaque animation réussie, il y a des visages, des mains et des convictions.

Le patrimoine est une matière vivante, portée par des femmes et des hommes qui « agitent » leur territoire avec passion et pragmatisme.

Avec « Regards d’Agitateurs », nous donnons la parole à ceux qui, sur le terrain, font la restauration / l’animation de notre patrimoine. 

Élus, prêtres, propriétaires privés, bénévoles ou professionnels de la restauration du patrimoine, du tourisme… ils partagent ici leurs réussites, leurs doutes, leurs « coups de gueule », leur vision et leurs conseils. 

L’objectif ? Partager nos expériences pour ne plus jamais avancer seul.

Rencontre avec le Père Pascal Marie

Un homme portant une chemise noire se tenant debout, tenant un tableau représentant un portrait en arrière-plan d'une bibliothèque.
@crédit Père Pascal Marie – Pascal Marie avec un tableau du père Jean Daligault

Je suis le Père Pascal Marie, je suis né à Caen en 1969. J’ai été ordonné prêtre pour le diocèse de Bayeux-Lisieux en 1997. J’ai eu un parcours dans le diocèse qui m’a amené dans différents bassins de notre beau département du Calvados: Bessin, Suisse normande, Bocage et puis, enfin dans le pays d’Auge où j’ai passé presque 20 ans. 

Plus récemment je suis revenu dans ma ville d’origine, où, après une année sabbatique consacrée à des recherches historiques, je reprends une mission au niveau de l’art sacré du diocèse de Bayeux, mais aussi une mission auprès des confréries de charité du pays d’Auge et enfin un engagement paroissial sur la paroisse Notre-Dame de la Délivrande (Douvres, Ouistreham…).

Quelle a été votre “première pierre”, c’est-à-dire l’événement qui a déclenché votre intérêt pour le patrimoine ou votre envie de le sauvegarder, de l’animer et de le restaurer ?

Je ne dirais pas qu’il y a eu une première pierre mais plutôt un château entier ! J’ai eu la chance de naître dans une famille qui s’intéressait au patrimoine et qui m’y a donc très tôt sensibilisé. 

Un autre trait de ma personnalité, et qui permet de répondre à la question, est ma forte sensibilité à l’injustice. Depuis tout jeune, j’ai toujours vu le patrimoine, églises, maisons, châteaux, comme des personnes âgées dont il fallait prendre soin. Et évidemment quand ça n’a pas été le cas, je trouvais que c’était injuste et cela me remuait ! A chaque fois que j’ai vu que le patrimoine était en danger, ou que, malheureusement, il était détruit, ça réveillait au plus profond de moi cette révolte, ce sentiment d’injustice.

Par exemple, dans mes années de jeune lycéen à Caen, j’avais vu de belles villas 19ème avec jardins, être rasées pour une promotion immobilière. Je me rappelle ma peine et ma colère de voir ses édifices, qui avaient, par miracle, survécu aux bombardements de la guerre, se voir détruites pour de l’argent. C’était pour moi vraiment insupportable. 

Est-ce qu’aujourd’hui il y a encore des choses qui vous révoltent quand vous faites le tour du département ?

Oui ! Je suis révolté quand je vois se faire détruire un patrimoine qui a survécu tant d’années, parfois de siècles, et qui était encore là pour témoigner de quelque chose, pour moi c’était insupportable. Cela me met dans un état de rage, de colère intérieure ! Je vois cela à la fois comme un manque de respect évidemment pour le patrimoine, mais aussi pour tout ce qui s’y est passé, pour ces personnes qui y ont vécu et qui ne sont plus là évidemment pour le défendre. Et avec la destruction de ces lieux, c’est aussi le souvenir des personnes qui y ont vécu qui disparaît.

Alors à l’inverse, quand vous faites le tour du département sur la base de votre expérience des 30 dernières années, qu’est-ce qui vous réjouit en matière de patrimoine, qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?

Ce qui me réjouit c’est de voir d’abord que ma colère intérieure est en fait partagée par pas mal de monde donc que je ne suis pas seul ! 

Et puis je me réjouis chaque fois que je vois un embellissement, une mise en valeur, ou une initiative qui justement rend hommage à ce patrimoine. 

Par exemple je suis admiratif de ce que fait Cadomus pour reconstituer la ville de Caen en 3D. Ils appliquent les techniques d’aujourd’hui, pour redonner vie à ce qui était. 

De même je suis admiratif de voir une association (Ouézy-Laizon Environnement) créer un sentier culturel sur les pas de  Jules Louis Ramé. un peintre proche des impressionnistes. Ce circuit permet de voir ses œuvres directement aux endroits où elles ont été peintes, à Ouézy et Mézidon-Vallée-d’Auge. On voit à la fois la toile du peintre et le paysage qu’il a peint, c’est juste extraordinaire. 

Toutes ces initiatives de valorisation du patrimoine sont très encourageantes et réconfortantes!

Une question qui nous ramène à vos fonctions actuelles à la tête de la commission d’art sacré, l’Église est évidemment un acteur du patrimoine, à la fois incontournable et en même temps peut-être pas assez présent ou pas assez moteur… quels sont vos défis et comment vous voyez d’une façon plus globale, la place de l’Église, affectataire de ces lieux, dans la dynamique de restauration et d’animation des églises?

Je pense à cette phrase de l’Évangile « Nul n’est prophète en son pays ». Je vais essayer, une fois n’est pas coutume, de faire mentir l’Évangile !!

Il est vrai que, dans l’Église, la dimension patrimoniale a peut-être été parfois mise de côté parce qu’on avait des choses “plus importantes à faire”, par exemple la reconstruction après-guerre ou des actions d’évangélisation, … Il faut le comprendre, loin de moi l’idée de mettre cela en cause. 

Mais c’est vrai, je souhaiterai, dans ma nouvelle mission au sein de l’Église diocésaine, rappeler l’importance du patrimoine qui est encore aujourd’hui le parent pauvre de nos activités. J’essaierai donc de montrer combien le patrimoine peut être un outil extraordinaire au service de l’évangélisation aujourd’hui, mais aussi qu’il permet plus largement de se réapproprier notre histoire.

L’Église a parfois pu oublier certaines parties de son Histoire. Ces lieux de patrimoine sont souvent l’occasion de rappeler le rôle de l’Eglise en matière de santé (hôpitaux/dispensaire) ou d’éducation (écoles/lycées); à ce titre, notre histoire diocésaine est très riche de choses superbes et qui méritent d’être mises en valeur.

Je crois que, dans votre histoire personnelle, ces lieux ont une place particulière …

En effet, dans l’histoire de ma vocation de prêtre, le patrimoine a joué un rôle clé. Quand j’avais 16 ans, j’étais un lycéen insouciant, sans réflexion spirituelle très avancée. Et puis un jour… je devais en avoir besoin… je suis rentré dans une église, donc une église ouverte ! Et c’est là que j’ai fait une expérience qui a bouleversé ma vie, qui m’a conduit à mon engagement sacerdotal. Si je suis prêtre aujourd’hui, c’est parce qu’un jour, une personne (et je ne saurai jamais qui !) a donné un tour de clé pour ouvrir cette église. Cela m’a permis de rentrer dans ce lieu, qui n’était pas particulièrement beau, mais qui était le lieu où le Seigneur m’attendait, pour vivre ce moment qui a bouleversé ma vie.

Vous parliez de la méconnaissance que certains de vos confrères peuvent avoir du patrimoine ou de l’histoire de l’Église, vous, vous avez travaillé sur ce sujet avec un objet de recherche assez précis sur les sœurs et les prêtres décédés pendant la 2ème guerre mondiale et vous avez essayé de retrouver leur histoire. Est-ce que vous pouvez nous en dire deux mots ?

Je le dis tout de suite, la Seconde Guerre mondiale n’est pas ma période de prédilection de l’Histoire; je suis plutôt 17ème ou 18ème siècle. Mais il se trouve que notre département a vécu le débarquement du 6 juin 1944. Donc à ce titre, et aussi par mon histoire familiale, par tout ce que j’ai pu entendre de mes paroissiens, la Seconde Guerre mondiale est un moment qui nous a profondément marqués. 

Le déclic pour moi, à l’époque jeune prêtre, a été de découvrir cette grande méconnaissance que nous avions nous, au diocèse de Bayeux Lisieux, sur cette période. En 2004, au moment du 60 ème anniversaire du débarquement, le diocèse a rendu hommage à ses victimes de la Seconde Guerre mondiale. La revue diocésaine a cité les noms des prêtres et séminaristes morts, puis une formule laconique « et 80 religieuses” sans plus de précisions. J’ai trouvé ça profondément injuste qu’au sein du diocèse, on ne soit même pas capable de savoir qui elles étaient, de leur redonner un nom et un prénom. Les oublier à ce point-là m’a révolté. Et c’est donc là que j’ai commencé à chercher et à retrouver leurs noms, et parfois des photos, des objets de leur vie. Et c’est là que j’ai découvert qu’en fait le chiffre de 80 religieuses que l’on donnait depuis 1945 et qu’on répétait sans vérifier était faux. Elles étaient en fait 101, 101 femmes tuées, 101 femmes qui avaient pour certaines encore des parents, des frères et sœurs. Et je me suis dit qu’il était important de pouvoir leur redonner non seulement leur nom (et c’est pas toujours simple parce que les religieuses ont souvent deux noms), mais aussi leur visage avec des photos, et leur famille. Je suis donc aussi parti à la recherche de leurs familles qui 60 ans, 80 ans après les faits, restaient traumatisées par la mort de leur sœur. Et donc, en 2024, j’ai eu cette grande joie de rétablir la justice, de pouvoir faire acte de mémoire, en dévoilant, avec la sœur centenaire d’une des victimes, une plaque dans la cathédrale de Bayeux avec le nom des prêtres, séminaristes et religieuses qui ont, enfin, été reconnus dans ce qu’ils avaient vécu.

J’ai une émotion particulière pour les sœurs de l’abbaye Notre Dame du Pré à Saint Désir prés de Lisieux, fondée mille ans auparavant par la grande tante de Guillaume le conquérant, qui disparaissent en quelques minutes le 7 juin 1944.

Collage de portraits en noir et blanc de religieuses portant des habits traditionnels.
Crédit Père Pascal Marie – les petites sœurs des pauvres tuées en juin 1944 prés de Lisieux

Je repense à cette phrase de l’Evangile “Si eux se taisent, les pierres crieront” (Lc 19,40). Quand les derniers témoins se seront tus, les pierres seront toujours là pour nous dire qu’il s’est passé quelque chose.

Je travaille actuellement sur l’histoire de Jean Daligault, prêtre originaire de Caen, résistant, déporté, et artiste peintre. Il est mort à Dachau et, pendant sa déportation, il a continué de peindre, de sculpter, avec des moyens de fortune, montrant ce qu’il voyait des camps de la mort et de sa propre déchéance. Certaines de ses œuvres ont été sauvées, elles sont très fortes; je vous encourage à aller les voir, soit au musée de la déportation à Besançon, soit au mémorial de Caen.

Votre utopie réaliste pour le patrimoine du Calvados ?

Je crois beaucoup en l’association du patrimoine et du souvenir des personnes qui y ont vécu. Si on présente du patrimoine pour du patrimoine, il y a quelque chose qui manque. Nos maisons, nos églises, nos châteaux, nos lavoirs, ont été faits par les hommes, pour les hommes. Si on l’oublie, cela n’est que des pierres. Il manque la voix, le cri des hommes.

Remettons de l’humain dans notre patrimoine.

J’essaie modestement de le faire dans l’exploitation des archives diocésaines en complétant l’inventaire des prêtres de nos églises ces deux derniers siècles, en y associant des photos. Cela devient progressivement un trombinoscope de près de 3 000 photos de prêtres identifiés.

Un mot sur les Z’agitateurs ?

Dans ce combat contre l’injustice, contre l’indifférence vis-à-vis du patrimoine, je me réjouis de voir des alliés comme les Z’Agitateurs. Parmi ces injustices, il y a le fait de se heurter à des portes fermées d’églises. Or les Z’Agitateurs essaient d’ouvrir des portes, celles de nos églises, mais aussi celles de nos esprits. A ce titre, ils méritent notre soutien.